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14 mai 2020 4 14 /05 /mai /2020 11:00

Je dédie ce récit à Thierry, Geneviève, Hoppie et Lucette grâce à qui cette histoire a pu arriver.

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

De singulières circonstances ont fait que le jour où j’ai retrouvé (un peu de) mon autonomie, la moitié des habitants de la planète a perdu la quasi-totalité de la sienne !

 Combien étions-nous ce jour-là à nous féliciter de pouvoir jouir de la liberté d’aller et venir, de sentir le vent de la vitesse sur le visage, de voir s’ouvrir dans les paysages des perspectives d’évasions pour moi depuis bien longtemps oubliées ? C’est un étonnant moment de ma vie où mon aptitude à me singulariser, a pu s’exprimer avec une amplitude qui dépasse tout ce que j’aurai pu imaginer.

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

Certes cette liberté est quelque peu contrainte et doit s’inscrire dans une surface étriquée[1] de 3,1418 km2 et permet un parcours de[2]  8,2646 km. C’est un peu petit comme terrain d’aventure, et il est surveillé par la brigade de contrôle du confinement covid, laquelle est bienveillante à mon égard, mais en termes de liberté j’avais connu bien mieux !

 

[1] (π X R2) avec R = 1km

[2] (2 X R + 2 X π X R) avec R = 1km

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

En mai 2017, clôturant une période de doutes et d’investigations, le verdict était tombé, je suis atteint d’un cancer avancé du pancréas lequel a métastasé dans les poumons et les a dévastés. J’en suis réduit à une vie de confinement, sans précautions infectieuses particulières mais avec incapacité à me déplacer seul.  Sorties autorisées sous réserve d’assistance, station debout difficile.

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

Depuis 2017 je tiens bon, fataliste résigné, je vis sur une chaise longue, réfugié dans le dessin et l’écriture qui me sauvent. La sagesse m’incite à faire dans le village de brèves sorties hygiéniques dont je rentre bien essoufflé.

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

Et puis, il est arrivé en ce début d’année 2020, à l’improviste, sans prévenir, à l’instar de l’épidémie, inattendu, et cela a bouleversé ma vie. C’est un trike. Un engin issu d’un vélo couché, mais à trois roues. Aucun risque de chute pour un pratiquant affaibli tant par la maladie que par les traitements. Le siège ressemble étonnement à une chaise longue, il invite à la sieste, à la halte, au repos. Il émerge d’une mécanique audacieuse et précise qui résout habilement des cinématiques improbables. S’y glisser est quelque peu délicat, mais installé, c’est le confort que je ressens d’abord avant d’esquisser les premiers tours de pédales.

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

Et là c’est immédiat. Qui est le génie bienfaisant qui a inventé la roue ? Je suis dans une chaise longue, mais point n’est besoin de m’en extraire pour me déplacer, ce n’est plus une épreuve, mais un plaisir. Comment nommer cette étonnante machine ? J’opte pour CLAPECO (n,f) : Chaise Longue à Propulsion Ecoresponsable. Au féminin donc, une CLAPECO.

Je n’ai de cesse de me précipiter sur le terrain. Il vaut mieux que celui-ci soit plat. En effet cette machine a ses limites, et principalement sa grande sensibilité au relief. La moindre côte, et ses performances s’effondrent.

Par contre sur terrain plat, à pédaleur égal, cela va plus vite que les vélos traditionnels. Il existe des modèles carénés (à deux roues) , ils atteignent les 100 km/h[1]. Et dans les descentes, cela va vite, très vite.

 

[1] Record du monde : 144 km/h

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

Ces performances à plat ou en descente sont le corollaire d’une moindre résistance aérodynamique ce qui réduit par ailleurs sa sensibilité au vent, ce partenaire capricieux de tous les cyclistes. Et puis il y a  également la puissance que peuvent développer les muscles des cuisses du fait que le bassin est calé par le profil du siège.

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

J’ai très vite compris ces paramètres techniques, la glisse, ça me connait ! Vélo, voile, ski, parapente, j’ai un passé, ma vie n’a pas toujours été immobile. Mais il va falloir jouer finement car mes capacités physiques sont quand même bien entamées, même si la position chaise longue optimise ma capacité à me servir de mes jambes. Il faut surveiller ma respiration, ne pas se laisser entraîner au moindre début d’essoufflement, jouer du dérailleur à la plus petite rupture de terrain.

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

Le terrain, justement, il faut le décrypter attentivement. La position à ras de terre permet de déceler les plus petites ruptures de pente. Il faut repérer les moindres replis, anticiper les cours d’eau à la fois cachés et trahis par la végétation qu’ils alimentent. Les ponts ou passerelles qui les franchissent seront-ils des points hauts ou des points bas ? Avec cette machine, les faux plats ne le sont pas tant que çà. Il ne faut pas se tromper, chaque décimètre se paie. Comment la route traverse t’elle le paysage ? Un virage bien relevé, s’il est bien géré peut-être une belle relance si on ajuste la trajectoire, sinon il peut  briser un élan.

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

 

Dans les descentes la CLAPECO file comme le vent au point qu’il faut vite être prêt à en maîtriser la fougue. Mais il faudra aussi se préparer à payer. Le moindre décimètre perdu devra se regagner. L’erreur de braquet est fatale. Si on a trop attendu pour l’ajuster il faudra changer de plateau, peut-être au risque d’un déraillement.

La clapéco est sur la terrasse, à l’abri. Disponible.

La ville aussi bien que les villages environnants me sont maintenant accessibles. Je peux non seulement m’y rendre mais je peux aussi m’y promener, y faire une course, aller voir un ami.

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

Les sacoches attendent leur chargement. Elles sont vides. Enfin pas tout à fait. Virtuellement elles contiennent déjà une gourde pour la soif, un pique-nique à partager avec Anne, une casquette et des lunettes pour le soleil. Et puis des cartes, Michelin ou IGN. IGN c’est mieux car bien plus précis pour mesurer les côtes qui vont rester un facteur limitant….Et surtout il ne faut pas que j’oublie ma trousse de dessin.

 

 

 

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

Ah oui, j’oubliais, un coupe-vent car même si celui-ci à ras de terre est moins fort, il peut être pénétrant.

C’est en effet une source d’étonnement pour le vieux cycliste que je prétends être. La résilience au vent de face de ce type de machine. Dans le pays de Mistral où j’évolue je suis surpris de la facilité avec laquelle il est possible d’affronter un vent de face. Effet combiné de la moindre surface du maître couple qu’un vélo classique, et de l’effet de sol du fait de la viscosité de l’air ? Je ne m’attendais pas à ce que cela soit aussi important. A 50 ans prés j’aurai posé la question au Professeur Kampé de Ferriet[1] à l’occasion d’un dîner chez le grand père d’Anne.

 

[1] Le Professeur Kampé de Ferriet est le pionnier de l’étude scientifique de la mécanique des fluides, créateur de l’institut éponyme de Lille

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

Cette autonomie retrouvée réveille des habitudes, la griserie de la vitesse, la sensation de traverser le paysage, la gestion du rythme soutenu qui est nécessaire pour atteindre l’objectif que j’ai chaque fois tellement l’habitude de me donner. Mais cela doit être maintenant contrôlé. Je dois accepter que je suis affaibli et ménager ce qui me reste de force et de souffle. Je dois apprendre à ralentir, apprendre à m’arrêter, accepter que le paysage défile plus lentement… apprendre à guetter le bas-côté ombragé et accueillant pour une pause, j’y serai bien et confortable.....

CLAPECO, ou le souvenir que je conserverai du confinement

...... pour en profiter.

Pierre-Do Bayart, avec un immense merci à Lucette !

Le 17/04/2020

 

PS : Le trike que Lucette m’a prêté et que j’ai utilisé est une machine « By fair means », sans assistance électrique. Le mien devrait m’être livré dans les jours qui viennent, j’ai commandé une assistance électrique. Au point où j’en suis je me demande si je ne vais pas le regretter ! Mais il est vrai que ma vitesse moyenne reste modeste, un petit 10 km/h. C’est un peu faible pour rouler avec Anne, et puis cette assistance me sera indispensable dans les véritables montées, certes modestes, que je vais nécessairement affronter.

 

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